(3/6) Le reboisement : opportunités et limitations

Après avoir évoqué l’état des lieux de la déforestation dans le monde et l'(in)action des gouvernements en la matière, nous faisons le point ici sur la reforestation, ou plutôt sur la myriade d’initiatives différentes que ce terme englobe – chaque acteur ayant bien entendu sa définition du terme et son objectif propre, que celui-ci soit politique, social, économique ou environnemental. À l’heure où Naturevolution lance le projet 1 million d’arbres pour le Makay afin de créer des ‘forêts utiles’ près des villages, et ainsi réduire la pression sur les forêts du massif, il nous semble d’autant plus pertinent de se pencher sur le contexte local et global où s’inscrit ce projet.

Reboiser [ʁǝ.bwɑ.ze] : Planter des arbres sur des terrains où il existait des bois qui ont été détruits.

Reboisement ou reforestation ?

Souvent considérés comme synonymes, nous choisissons d’utiliser ici le terme de reboisement pour indiquer le fait de planter des arbres d’une manière générale, sans que le type, la destination ou l’utilisation de la forêt créée soit précisé.

D’autres termes décrivent des activités spécifiques, mais le sens des mots conserve une part d’incertitude : reforestation (qui nous semble plus adapté pour parler de restauration de forêts similaires à celles qui existaient par le passé à cet endroit), ré-ensauvagement ou rewilding (rendre des terres à la nature activement ou passivement), régénération de la végétation naturelle – mais celle d’il y a 500 ans ou 10.000 ans ? – etc.

Le terme de plantation est plutôt utilisé pour parler de projet où la finalité économique prime : il s’agit souvent de monocultures intensives, parfois appelées ‘cultures de rente’ (cash crops) lorsqu’elles sont majoritairement destinées à l’exportation.

Reboiser massivement contre le changement climatique ?

En 2015, le biologiste Thomas Crowther a dénombré pour la première fois le nombre d’arbres sur la planète et en était arrivé au chiffre de 3.000 milliards, soit environ 422 arbres par habitant.

D’après une nouvelle étude de l’ETH-Zürich en Suisse de juillet 2019, il serait possible d’ajouter 1.000 milliards d’arbres sur la planète, ce qui permettrait d’absorber 205 gigatonnes de CO2 et de faire diminuer de 25 % le taux de CO2 dans l’atmosphère au cours des 40-100 prochaines années si nous plantons les bons arbres aux bons endroits. Il est bon de noter qu’il s’agit d’un scénario réaliste et que ces 1000 milliards d’arbres ne viendront pas accaparer des terres agricoles aujourd’hui utilisées. Il s’agit plutôt de terres abandonnées ou dégradées, mais les chercheurs n’étaient pas en mesure de déterminer s’il s’agissait de terrains privés ou publics.

Pépinière à Madagascar
La première initiative de pépinières villageoises instaurée par Naturevolution au tout début du projet Makay.

Un scénario loin d’être une solution miracle

Ce projet est une formidable opportunité pour atténuer certains effets de la crise climatique, mais seulement à moyen terme, le stockage du carbone n’étant pas immédiat. Il s’agit par ailleurs d’un « capital de stockage carbone » fini : si les arbres peuvent absorber une bonne partie du CO2 généré à ce jour dans l’atmosphère, il n’en reste qu’il faut arrêter d’y injecter de telles quantités au quotidien.

Il est important de noter que des projets de reboisement associés à la revente de crédits carbone générés sous forme de « droits à émettre des gaz à effet de serre », comme c’est parfois le cas, vient annuler le bénéfice décrit dans l’étude ci-dessus (l’absorption du CO2 existant). Nous ne couvrirons pas le vaste sujet de la finance carbone dans cet article, mais Les Amis de la Terre ont réalisé un très bon dossier sur le sujet, avec de nombreux liens pour approfondir.

Un tel reboisement à grande échelle peut n’avoir que très peu de bénéfices en terme de biodiversité. Près de la moitié des annonces de reforestation dans le cadre du Challenge de Bonn sont en réalité de nouvelles plantations d’acacia et d’eucalyptus destinées à être récoltées, ne permettant pas un stockage à long terme du carbone par rapport à des forêts naturelles (qui ne représentent que 34% des engagements). Il s’agit purement et simplement de greenwashing visant à déguiser une agriculture intensive sous les atours d’une solution climat. Les plantations forestières, généralement monospécifiques ou faiblement diversifiées, ne permettent ni de restaurer les riches écosystèmes détruits par la déforestation, ni souvent d’abriter une frange intéressante de la biodiversité locale. Dans certains cas, le contexte devient même moins favorable à la biodiversité que si rien n’avait été entrepris.

Seuls les différents projets de régénération de forêts peuvent donc être considérées comme bénéfique du point de vue environnemental, qu’il s’agisse de créer des forêts à usage mixte (végétation native intercalée de cultures), de recréer activement des forêts proches des forêts initiales ou de ré-ensauvager passivement. Une telle finalité dans un projet est généralement clairement affichée et explicitée.

Plantation de palmiers à huile à Sulawesi (Indonésie)

Les plantations sont aussi exigeantes en eau et resteront plus vulnérables que des forêts matures aux feux, maladies et orages le temps de leur croissance. Leur entretien est donc essentiel. Une utilisation non destructrice de la ressource bois ainsi générée (pour la construction ou l’ameublement) peut permettre un stockage plus long du CO2 avant son relâchement dans l’atmosphère.

Le reboisement peut présenter de nombreux autres avantages comme l’enraiement de l’érosion, la rétention de l’eau dans le sol, un bénéfice en terme de précipitations dans le climat régional, ou encore en fournissant des ressources aux populations environnantes et en réduisant d’autant la pression sur d’autres forêts que l’on cherche à protéger. C’est précisément ce que Naturevolution envisage avec le projet Forêts villageoises dans le massif du Makay à Madagascar.

Il n’en reste qu’avant de planter des forêts nouvelles nous devrions commencer par arrêter de détruire les splendides forêts primaires qu’il nous restent !

Formation d’un Lavaka dans le Makay par un processus d’érosion.

Panorama des politiques de reboisement à travers le monde

Alors que la déforestation est loin d’être sous contrôle et que les mesures prises pour l’enrayer sont insuffisantes, les gouvernements font le choix de campagnes massives de plantation d’arbres, souvent très médiatisées.

2011 – l’Allemagne et l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) lancent le Challenge de Bonn. L’objectif est de reboiser 150 millions d’hectares d’ici 2020, afin d’enrayer la perte de surfaces forestières.

2014 – l’ambition est revu à la hausse avec la « Déclaration de New York sur les forêts » lors du Sommet sur le climat. L’objectif passe à 350 millions d’hectares avant 2030.

Les pays renchérissent en nombre d’arbres plantés ou annoncés, sans être toujours cohérents :

  • L’Australie veut planter un milliard d’arbres d’ici 2050, mais continue de couper des forêts primaires.
  • Le Pakistan annonce 10 milliards d’arbres d’ici 2030.
  • L’Inde bat un record du monde en 2017 avec 66 millions d’arbres plantés en 12 heures grâce au concours de 1,5 million de bénévoles.
  • La ville de Milan annonce un objectif de 3 millions d’arbres d’ici 2030.
  • L’Islande a planté 3 à 4 millions d’arbres depuis 2015.
  • Madagascar veut redevenir une île verte avec un objectif de 40 millions d’arbres plantés par an.
  • En 2019, l’Ethiopie a planté 363 millions d’arbres en 12h, battant le record de l’Inde. Le pays veut replanter plus de 4 milliards d’arbres dans les prochains mois. 4% du territoire est actuellement recouvert de forêts, contre 1/3 au début du 20ème siècle.

Cela fonctionne-t-il ?

Ces campagnes de plantation d’arbres, comme celles de l’Ethiopie entre 2010 et 2015, cachent souvent une dure réalité : faute d’entretien, 75% des graines semées ou des arbres plantés n’ont pas survécu.

Mais des succès passés montrent que ces campagnes – si tant est qu’elles soient bien réalisées – peuvent fonctionner :

  • En Corée du Sud, suite à un programme de reforestation massif qui a duré 25 ans, la part du territoire recouvert de forêts est passé de 35% à 64%.
  • La Chine reboise à grande échelle depuis les années 80, et prévoit de compléter en 2050 une ceinture forestière de 4500km de long pour contenir l’expansion du désert de Gobi. Si le retour de la couverture forestière est un franc succès, la plupart des zones reforestées présentent une diversité végétale extrêmement faible : entre 2 et 5 espèces d’arbres, sur un pays qui fait 40 fois la taille de la France. Les nouvelles forêts ainsi recréées ne permettent pas le retour de la biodiversité.
  • La France compte aujourd’hui plus de forêts qu’au Moyen-Âge grâce aux politiques de gestion des forêts. La surface forestière augmente, seulement 1/3 de la production annuelle de biomasse étant récoltée. Le peu de diversité des forêts y est également critiqué, notamment pour faire face aux crises de la biodiversité et du réchauffement climatique. La privatisation de l’ONF en cours (2019-2020) n’augure rien de bon pour les forêts françaises.
Evolution de la couverture forestière en France entre 1830 et 2019.
Evolution de la couverture forestière en France entre 1830 et 2019.

En savoir plus : Why Green Pledges Will Not Create the Natural Forests We Need (en anglais) est un excellent article sur les succès et les échecs des projets nationaux de reforestation.

Et le rewilding dans tout ça ?

Le rewilding – ou ré-ensauvagement – consiste à rendre des terres à la nature, soit en recréant ce qui y était avant (une forêt tropicale, une savane, etc.), soit en laissant la nature y reprendre ses droits toute seule.

Cette pratique est particulièrement nécessaire en Europe, seulement 4% du territoire y étant protégé (et de nombreux usages y restent parfois permis, comme la chasse). C’est notamment face à ce constat que l’ASPAS a créé le concept de Réserve de Vie Sauvage®, « un espace naturel dont la gestion est la non gestion, ou la libre évolution ». Les Réserves de Vie Sauvage de l’ASPAS sont reconnus comme les seuls espaces naturels de France, publics ou privés, acceptés au sein du réseau de protection de la biodiversité Rewilding Europe.

Ailleurs dans le monde, on peut citer les projets suivants :

Evolution de la couverture forestière dans le domaine de Sebastião Salgado entre 2001 et 2019.
  • Le projet d’Omar Tello, illustre inconnu qui a acheté 7 hectares de pâturages (déforesté il y a longtemps) et y a replanté pendant 30 ans des plantes qu’il a sauvées de la déforestation dans tout le pays. Il est mis à l’honneur dans une très belle vidéo (9 min).
  • Le botaniste Akira Miyawaki a développé une méthode permet de restaurer une forêt vierge sur un laps de temps extrêmement court : 30 ans au lieu de 300 ans ! On estime à 40 millions le nombre d’arbres de forêt vierge que la méthode Miyawaki a permis de planter à travers le monde. De nombreuses initiatives ont adapté la méthode Miyawaki à leur contexte local, qu’il soit tempéré ou tropical.

En conclusion : il est tout à fait possible de faire ET de la reforestation ET de favoriser la biodiversité, il suffit de bien s’y prendre. Et la priorité reste bien entendu de stopper la déforestation. On vous présente des manières concrètes de lutter contre la déforestation, classées par ordre d’importance dans notre prochain article : Comment agir contre la déforestation ?

Nos partenaires

Ce projet de reboisement est soutenu par Maltem

Un premier financement à hauteur de 10.000€ a été obtenu auprès de Maltem, permettant le lancement du projet Forêts villageoises. Maltem est un écosystème de sociétés de conseil spécialisées dans la transformation digitale et l’innovation durable, et un partenaire de Naturevolution depuis 2016.

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Un article proposé par Gaëtan Deltour et Yann Bigant

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