Extraction du Nickel – Double déforestation en Indonésie

L’île de Sulawesi subit de plein fouet les conséquences de la ruée vers les voitures électriques. En effet, cette région particulièrement riches en termes de biodiversité et également le plus gros producteur actuel de nickel au monde, composant indispensable des batteries.

Si l’enjeu financier est colossal pour l’Indonésie, le désastre écologique l’est aussi, l’extraction du métal ayant de multiples impacts dévastateurs. Elle implique d’abord une déforestation massive. Elle empêche toute revégétalisation et anéantit toute vie marine alentour par les boues toxiques qu’elle engendre, et ce, pour des siècles. Enfin, elle implique une deuxième déforestation – importée cette fois – due aux quantités astronomiques de charbon nécessaire à l’alimentation énergétique de gigantesques fonderies. Sans parler de l’impact sur la santé humaine, sur la sécurité alimentaire dans la région ou encore sur le climat.

L’association Naturevolution vous propose sous forme d’une série de 4 articles un premier décryptage sur l’origine et les impacts d’un écocide sans précédent à Sulawesi.

Mine de Nickel dans la région de Sulawesi Tenggara © Evrard Wendenbaum / Naturevolution

Extraction du Nickel : Première déforestation

Il faut savoir que le nickel dont nous parlons ici se trouve dans une roche que l’on appelle la latérite qui elle-même résulte de l’altération d’une roche magmatique originelle, c’est à dire de la désintégration de ses minéraux et de sa structure sous les effets de l’eau, des gaz atmosphériques, des variations de température mais aussi des racines des plantes, des champignons, des bactéries, etc.

Barges transportant le minerai du site d’excavation à l’usine de traitement © Evrard Wendenbaum / Naturevolution
Minerai de Nickel latéritique

Cette altération ayant lieu principalement sur les premiers mètres ou dizaines de mètres sous la surface, le nickel se trouve lui aussi dans cette fine tranche supérieure du sol. Ce qui signifie que s’il n’est pas nécessaire de creuser profondément pour en trouver, il faut en revanche continuellement mettre à nue de nouvelles surfaces pour le dénicher. Les compagnies minières rasent donc la forêt. Puis, à coups de dynamites, de bulldozers et de camions, les 20-30 premiers mètres de sol sont arrachés pour être chargés sur des barges immenses (20 x 80 m x 3m).

Mine de Nickel dans la région de Sulawesi Tenggara © Evrard Wendenbaum / Naturevolution

Pour vous donner quelques chiffres, la teneur en nickel dans ce sol étant de 1,8% en moyenne, il faut extraire 1 tonne de minerai pour espérer obtenir in fine seulement 18 kg de nickel. Sachant que pour chaque hectare, le minerai remplit en moyenne 5 barges, que ces barges contiennent entre 3 600 m3 à 4 800 m3 (soit entre 5 800 et 7 600 tonnes de minerai chacune, la masse volumique du nickel latéritique étant de 1 600 kg/m3 environ), on estime qu’un hectare déforesté va générer l’extraction de 18 000 à 24 000 m3 de minerai pour ne produire in fine qu’entre 520 et 690 tonnes de nickel. Sachant qu’en moyenne, une batterie de voiture contient 50 kg de nickel, on peut en déduire qu’il est nécessaire de déforester environ un hectare pour produire de 10 000 voitures.

Et on estime déjà à plusieurs milliers de barges le volume qui a été extrait dans cette région, ce qui en d’autres termes signifie que cette région de Sulawesi a été déjà vidée pour plusieurs millions de m3 de sa substance.

Forêt de Mandiodo en 2002 © GoogleEarth
Forêt de Mandiodo en 2022 © GoogleEarth

Nous avons donc affaire à une première déforestation à ce moment-là qui a mené depuis 2001 et l’installation des premières mines à la disparition de plus de 52 000 hectares de forêt primaire rien que dans la Région de Konawe Utara (Sulawesi Tenggara). Et par conséquent de l’inestimable biodiversité et biomasse qu’elle protégeait.

PERTE DE COUVERTURE FORESTIÈRE À KONAWE UTARA, SULAWESI TENGGARA, INDONESIA
En vert, la couverture végétale ; en rose, la perte de la couverture forestière © Global Forest Watch

Traitement du Nickel : Deuxième déforestation

Le nickel, comme la plupart des minerais, ne peut pas être sorti de terre et exploité tel quel. Il doit subir un traitement afin de l’isoler de sa matrice et d’en faire la véritable matière première (galettes de ferro-nickel) utilisée par les industriels et vendue à environ 25 000$ la tonne actuellement.

Ce traitement ou raffinage consiste à mettre le matériau arraché sous des conditions de température et de pression extrêmes (près de 1600°C), un procédé ultra énergivore (500 kWh par tonne de minerai enfournée en moyenne) qui nécessite la construction de centrales électriques d’une capacité moyenne estimée à 150 MW mais qui peut aller de 5 MW jusqu’à 3000 MW comme pour la fonderie de la société IMIP installée à Morowali.

Fonderie de Morowali © GoogleEarth

Sachant que l’Indonésie est passé de 2 fonderies avant 2014, à 15 en 2018 puis 62 en avril 2023 (et 80 autres sont encore en cours de construction ou en projet dont 52 en 2024), cela signifie que l’énergie nécessaire à l’alimentation de tout ce seul parc de fonderies (en 2023) est de près de 10 GW, soit plus de 14% de la production énergétique indonésienne (85 GW en 2023) et plus de 8% de la production énergétique française (144 GW), toute technologie confondue.

En Indonésie, les centrales électriques qui alimentent les fonderies fonctionnent en immense majorité au charbon. Il est intéressant de noter d’ailleurs que le charbon représente 62% du mix énergétique indonésien en 2022, faisant de ce pays le 6ème plus gros émetteur de CO2 et le seul pays au monde à avoir augmenté de 20% ses émissions dues aux énergies fossiles ces 15 dernières années.

Or il faut savoir qu’une seule fonderie a besoin d’un approvisionnement en charbon de plusieurs centaines à 9 millions de tonnes par an pour fonctionner. Il faut donc en extraire une quantité astronomique pour répondre à la demande de tout le parc industriel indonésien. 

Or le charbon exploité pour cela, issu de Bornéo, se trouve majoritairement dans des gisements de surface (comme nous l’avons vu pour le nickel lui-même) générant là encore une dévastation totale de milliers d’hectares de couvert végétal mais aussi du cortège d’espèces que ces forêts abritent et nourrissent.

Mine de charbon à Bornéo © Muhammad Fadli / Panos
Mine de charbon à Bornéo © Muhammad Fadli / Panos

Un petit clin d’œil appuyé ici aux promoteurs de la voiture électrique (qu’ils soient politiques ou industriels) qui entretiennent un mensonge insupportable ces dernières années en répétant à l’envie que les véhicules électriques sont “à faible émission de carbone” ou “respectueux de l’environnement”.

En vérité, on le voit, la production accélérée de véhicules électriques est non seulement en train d’émettre une quantité astronomique de gaz à effet de serre lors la combustion du charbon dans les fonderies mais aussi de générer une déforestation massive sur les sites d’extraction du nickel ainsi sur les sites d’approvisionnement en charbon. Or, faut-il rappeler que la déforestation est un des principaux facteurs d’émission de CO2 (11,3% des émissions mondiales) et que la préservation des forêts primaires est de loin la meilleure stratégie de lutte contre le réchauffement climatique ? C’est notre meilleur rempart.

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Face à la destruction massive des forêts de Sulawesi, Naturevolution lance une campagne de crowdfunding pour mettre en place les premières base d’une lutte contre cet inacceptable écocide.

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